Art & Design

BAC STD2A

BTS Design de Mode

Seconde Création et Culture Design : Faire descendre la littérature de son piédestal

23 mai 2017 - 0

Christelle Fouix, professeur de français à Bellecour Ecole, a laissé libre court à ses étudiants de Seconde Création et Culture Design qui préparent le Bac STD2A  pour revisiter les écrits de Verlaine, Rimbaud ou encore Racine… Ainsi, ces lycéens à la personnalité artistique déjà affirmée, ont livré de jolies œuvres  littéraires, modernes et décalées. Bonne lecture !

Article rédigé par Christelle Fouix  qui « armée de son encre, surmontera les plus gros cancres (ce n’est évidemment pas le cas à Bellecour Ecole !) »

Cours de français un matin humide et froid de janvier. Nous venons de faire connaissance avec la classe de Seconde Création et Culture Design. Je serai leur prof de français jusqu’en juin.  J’annonce la couleur des premiers cours : ce sera Phèdre. Des yeux se lèvent au ciel, les bouches se plissent en une moue blasée, un climat apathique règne dans la classe. L’apathie, ça ne correspond absolument pas à la tragédie. Alors je sors mon plan B et le grand jeu : je mime, je prends des métaphores actuelles, et surtout, j’ai une idée : les mettre à contribution. Pour leur premier exercice d’écriture de l’année 2017, ils devront réécrire un passage de Phèdre de façon moderne. Incrédulité tout d’abord. La question « mais madame, on a le droit de mettre des mots à nous ? » m’est posée quatre fois. La réponse « ce n’est pas un droit, c’est un devoir! » les amuse. Je vois des éclairs de génies gênés dans leur regard « on va pas écrire cette expression quand même ? »

Tous, par groupe de deux, ont choisi un passage et s’y sont attelés avec sérieux. Des éclats de rire fusent çà et là ; Phèdre n’est plus sur son piédestal grec et intouchable, elle zone en jean, en mode seum, au bout de sa vie. Et le résultat est épatant.

Seconde Arts appliqués

Les relations entre les personnages sont transformés, mais cohérentes. Ainsi, Oenone, la confidente, devient « oh ma besta, faut que jte parle, j’suis au bout de ma vie tu peux pas savoir ! »

Phèdre, elle-même, prend du recul et se questionne « c’est encore la faute de cette Vénus-là ! Si elle avait pas fait en sorte que ma mère aime un taureau…j’aurais pas cette fichue malédiction ! »

Retournement de situation : Thésée est donné comme mort ! Et c’est un Panope joué comme très limité intellectuellement qui vient en faire la révélation solennelle.

En effet ; « Je voudrais vous cacher une triste nouvelle, Madame. Mais il faut que je vous la révèle. La mort vous a ravi votre invincible époux, Et ce malheur n’est plus ignoré que de vous. » devient « j‘ai quelque chose de trash à vous dire, faut vraiment que j’vous l dise…vot’ pélo, et bah….y vient de crever. Voilà, c’est dit, c’est dit… »

Le même personnage s’interroge ensuite, sur le même ton désinvolte, de la géopolitique du pays suite à cette nouvelle : « Donc, c’est qui maintenant le patron d’Athènes ? Soit son fils, par logique, soit le fils de l’autre débile d’Aricie. »

Phèdre va donc avouer son amour à Hippolyte, une scène sans doute trop sulfureuse car personne n’osera la choisir.

Entre temps, on annonce que Thésée n’est plus mort. Oenone va alors vite faire accuser Hippolyte avant que la faute ne retombe sur Phèdre. (Les néophytes découvriront dans cet article que « Amour, Gloire et beauté », à côté des rebondissements dans Phèdre, c’est « Inspecteur Derrick »!).

Le père d’Hippolyte s’insurge contre son fils, mais toujours en vers. En effet, « Mais, à te condamner, tu m’as trop engagé. Jamais un père, en effet, fût-il plus outragé ? » devient « Mais tu m’as poussé à mettre ta tête à prix. Jamais un père n’a eu un manque de respect pareil de la part de son fils, si ? »

Puis, avec un autre groupe, ce même père s’interroge après les paroles de son fils : « Cette situation me casse en deux, c’est sûr, mais elle m’a aussi mis le doute. Il faudrait forcer avec Oenone voir ce qu’on peut en tirer, si elle fait trikar ça veut tout dire ».

La classe éclate une première fois de rire, puis une deuxième lorsque je demande ce que signifie l’expression « faire trikar » (pour ceux qui sont encore dans l’ignorance, cela veut dire « faire semblant »).

Certains, timides et réservés, passent au tableau métamorphosés et me livrent un spectacle pour lequel j’aurais volontiers payé ma place. Je me désole sur l’inéluctabilité du temps que nous ne possédons pas assez car j’aurais avec plaisir monté la pièce entière avec eux.

Pour ceux qui ne se seraient pas senti à l’aise avec la consigne, autre exercice de style : dessiner la scène de la mort d’Hippolyte en la réinterprétant et en prenant soin d’expliquer à l’oral les symboles choisis et pourquoi.

Certains, classiques, illustrent la tragédie et le monstre des eaux de manière à donner vie aux détails macabres du texte. D’autres prennent le parti de tourner la tragédie en dérision en incorporant le visage d’Homer Simpson pour montrer à quel point cette mort peut être vue comme ridicule.

Seconde création et culture design

seconde création et culture designFiers de ce succès, nous passons à la poésie. Là encore, on fait descendre Charles et Arthur de leurs hautes sphères. Ce sont des étoiles, certes, mais tout le monde est capable de briller. Alors au travail ! La consigne délivrée aux étudiants de Seconde Création et Culture Design : écrire un poème, en vers ou en prose, et ce de façon anonyme, et un autre camarade  dans la classe en fera un commentaire composé. Tout le monde se voit donc à la fois poète et analyste. L’anonymat, quant à lui, permet aux stylos de se délier.

Comme depuis le début de l’humanité, les thèmes les plus chers aux poètes du monde émergent sous les stylos bic de la classe de seconde, et avec subtilité parfois :

  • L’amour classique,

« Une caresse chaude, et doucement à l’aube

Charmants soleils s’éveillent, enchanteresses prunelles

La finesse de ses traits, l’esquisse d’un rire, l’attrait

Des courbures de son corps, mes ardeurs songent encor »

Et « encor » sans le e, comme à l’ancienne !….

  • La mort

« Au loin, je voyais déjà

La rose qui reposait sur ton cercueil, 

Qui à grand pas

Marquait le début de mon deuil. »

  • Les questionnements ontologiques et solitaires

« J’avance, les pieds mouillés, refroidis par le temps et par de noir idées (…)je cours, faite que tout s’arrête, je veux être celle que j’ai toujours eu envie d’être ! »

  • La nostalgie d’un pays

 « Italie, oh ! Ma belle Italie, Ce pays plein de vie, Dans laquelle j’ai grandi… »

Mais aussi de l’humour  « petit poney schizophrène » et la métaphore brûlante de l’attente ardente et sensuelle pour…une tasse thé.

Moi-même, je fais l’objet d’un poème humoristique sur l’ennui ressenti en cours de français. Je ne suis pas nommée textuellement, mais l’allusion est subtile, et le poème s’appelle d’ailleurs « le nom dit ». Cet ennui est sublimé par les deux jeunes auteurs qui me décrivent lyriquement « armée de son encre, elle surmontera les plus gros cancres ».

C’est vrai que je me suis toujours sentie armée grâce à l’écriture, au moins contre l’angoisse des questions existentielles de la vie. Par contre, des cancres, je n’en ai pas vu dans cette classe. Des élèves qui n’aiment ni lire, ni écrire, oui. Des élèves qui pensaient que la littérature était derrière une vitrine et qu’il ne fallait pas y toucher, aussi. Mais ce sont ça justement ces obstacles, les préjugés et la peur de ne pas arriver, de ne pas être capable. Moi, je n’ai rien surmonté, mais vous, oui.

Alors bravo à vous pour votre investissement, votre générosité dans l’écriture, votre attention et votre inattention, vos questions et vos bavardages, votre spontanéité et votre travail. Vous m’avez épatée.

Belle continuation à chacun de vous !

Christelle Fouix

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